Nick HORNBY - Haute fidélité
1995
Nick Hornby est né en 1957. Elvis hurle le rock depuis son bagne de cinéma, Chuck Berry chante pour la première fois « Rock’n’roll music », futur standard du genre. Hornby est un enfant du rock. Haute fidélité, autre futur standard du genre, écrit une quarantaine d’années plus tard, le raconte.
Nick Hornby est né en 1957 et Alfredo Di Stefano reçoit le ballon d’or. Le foot, l’autre marotte de l’auteur anglais. Son premier roman, Carton jaune, évoque la vie d’un supporter acharné. Roman dont chaque chapitre s’articule autour de matchs précis qui finissent par ponctuer la vie du héros. Et ce héros n’est autre que l’auteur lui-même, tentative d’autobiographie kick and rush. L’histoire d’un gamin brisé par un énième divorce, pour qui l’attachement viscéral à son équipe devient le seul lien affectif. Éternel fan des Gunners, Hornby n’enseigne déjà plus.
Il a été critique dans des périodiques culturels et entend désormais se consacrer à l’écriture. « Je suis enclin à croire que cette révélation a marqué ma vie. On m’a toujours reproché de prendre trop au sérieux ce que j’aimais, le football bien sûr, mais aussi les disques et les livres… Peut-être est-ce cette amertume, ce désespoir des supporters d’Arsenal, qui ont formé ce trait de caractère, peut-être est-ce à cause d’eux que je suis devenu critique professionnel, est-ce leurs voix qui me reviennent quand j’écris ? »
Si Paul Auster a confessé qu’il devait sans doute son destin d’écrivain au base-ball, Nick Hornby le doit à cette intoxication élémentaire : le foot. Foot et pop music, la même affaire de mâle innocence. Deux choses sérieuses qui sentent la chaussette sale et la loose romantique. Nick Hornby est né en 1957 et, décidément, les seules choses sûres en ce monde sont peut-être les coïncidences.
Haute fidélité paraît trois ans après Carton jaune. Outre-Manche, la brit pop emmenée par Oasis et Blur, avatars Beatles et Stones du moment, ravivent la mélancolie des quinquas et déferlent sur la jeunesse mondiale. Affaire de cartons, encore. Rouge, cette fois. La couleur récoltée par le footballeur Éric Cantona pour avoir perdu son sang-froid et savaté un spectateur indélicat. Haute fidélité est le deuxième roman de Nick Hornby. Le premier était « so foot ». Celui-ci passerait presque pour un catalogue à la Prévert de la musique populaire, électrifiée ou pas.
Hornby littéralement veut dire « petit train électrique ». Haute fidélité va finir de l’imposer comme la locomotive de la Lad Lit, cette littérature pour mecs dont il est aussi le père. Un nouveau genre littéraire dont ses romans suivants, À propos d’un gamin, et surtout La bonté mode d’emploi, poseront les jalons définitifs. Jusqu’au récent Juliet, naked (2009).
S’il y a des livres polyphoniques, Haute fidélité serait davantage un roman stéréophonique. Son personnage principal, Rob, a 36 ans. Ado éternel. Il tient une boutique de disques. Un bric-à-brac vintage pour collectionneurs férus de pop music. Le magasin s’appelle « Vinyl Championship ». Il est presque toujours désert. À l’intérieur, et du sol au plafond, des bacs remplis de disques défraîchis chargés d’autant de souvenirs. Les disques scandent cette épopée pop : un top des meilleurs flops amoureux de Rob. Le magasin s’appelle donc « Vinyl Championship » et, dans la mesure où son proprio n’a pas exactement le profil d’un vainqueur, tout ça sent très vite la relégation. Rob établit un « Top 5 » de ses cinq ruptures inoubliables. L’affaire de quelques retours digressifs où résonne en creux l’humour ravageur.
D’emblée, Haute fidélité élève le rire en vertu cardinale. La pop reste à ce jour la grande affaire d’une vie, film fauché soudain lâché par la production auquel il manquerait une bande-son. Film muet. Rob ne vit et ne parle qu’au travers de cette passion quasi obsessionnelle. Hornby décortique minutieusement cette forme pernicieuse de pathologie. Car c’est au travers de cette passion monomaniaque qu’il se définit.
C’est précisément le genre de trentenaire dont les ambitions lymphatiques n’en finissent plus de s’attarder sur le sofa du salon en espérant que les morceaux de Springsteen l’entraînent un jour plus au large. Son quotidien traînasse en mid tempo, se raconte au rythme monotone d’une de ces chansons désabusées qu’il aime tant. Le temps de relancer les mêmes discussions, souvent entamées la veille, ou l’avant-veille, avec ses deux vendeurs, Dick et Barry, deux seconds rôles parfaits dans leur emploi d’acolytes anonymes.
Outre la pop qu’il ne cesse de célébrer, le verbe ému et reconnaissant, Haute fidélité c’est avant tout le roman de l’indécision masculine. Pour autant qu’il se délecte d’écouter en boucle ses vieux mono, Rob a du mal à s’envisager comme le DJ jouant le jeu d’une relation monogame. La tentation du multipistes est bien là. Seul hic, Rob a peur que ses auditrices potentielles réalisent à quel point son disque est rayé.
Sur ce point, le roman est précurseur, creuse un sillon, attaque un couplet repris depuis à l’unisson par un tas d’auteurs. Hornby trace avec justesse les contours de « l’adulescence », ce nouvel âge des premiers bilans équivoques, où l’on hésite encore entre une sortie d’adolescence difficile et cette mise en quarantaine programmée dont on tente vainement de retarder l’échéance. Un âge où faute d’avoir des opinions vraiment tranchées, on se contente de dresser tout un tas de listes.
Haute fidélité propose en filigrane les fragments d’un discours amoureux réécrit par un Barthes british. Le ton de Nick Hornby demeure sans égal. De l’insoutenable légèreté de l’être dans le néant brumeux des stouts.